Son livre Le Rôle central des noms de domaine nous a bluffés ! A l’occasion de sa sortie, l’interview sans filtre de l’auteur, David Chelly.

Salut David, une petite présentation ?

Je vis à Valence en Espagne, depuis une quinzaine d’années. J’ai commencé à travailler vers le milieu des années 1990 en tant que consultant en internationalisation vers l’Europe de l’Est, mais également prof en écoles de commerce et à l’université sur ce thème, car c’était le sujet de ma thèse de doctorat.

J’utilisais internet pour promouvoir mon activité de conseil, mais rapidement, j’ai bifurqué vers l’édition de sites, car c’était à ce moment très facile de monétiser, sans avoir à gérer de clients, de contrats, etc.

Vers 2005, j’ai commencé à m’intéresser à l’achat-vente de noms de domaine, puis c’est devenu ma spécialité et ce que je préfère encore aujourd’hui sur internet. J’exerce diverses activités commerciales relatives aux noms de domaine, mais communique plus volontiers sur celles à titre bénévole ou gratuites. J’anime le site d’information Refdomaine, co-organise le NddCamp, événement annuel de référence du secteur, et viens de rejoindre le conseil d’administration du SEO Camp.

Que fais-tu de tes journées ?

Je me définirais comme un éditeur de sites, spécialisé dans les noms de domaine. Mon temps de travail est réparti de manière à peu près égale en cinq activités :

  • traitement de ventes de noms de domaine et de commandes d’articles sponsorisés
  • travail sur mes sites (plusieurs centaines), si possible en privilégiant les aspects qui me plaisent
  • veille et interaction sur les réseaux sociaux
  • communication avec mes associés, partenaires et collaborateurs, soit une demi-douzaine de personnes environ
  • déplacement pour des salons, events ou cours dans l’enseignement supérieur.

La plupart des domainers sont des as de la négociation et essaient de collecter de l’information sur le prospect pour tenter d’amener la vente au maximum du prix qu’il est disposé à payer. Certains arrivent parfois à vendre pour des milliers ou des dizaines de milliers d’euros des noms de domaine assez banals, et il suffit de quelques ventes dans l’année pour en vivre correctement.

Ça n’est pas mon approche, j’ai opté pour une logique de flux. Vendre ou pas un nom de domaine ne me change absolument rien, car mes marges unitaires sont faibles. Cette situation est avantageuse pour les clients, mais me convient également parfaitement, car cela me permet de fidéliser ma clientèle, avec qui j’entretiens d’excellentes relations. Cela a plus de valeur à mes yeux que le nombre de zéros dans son compte en banque.

Côté loisirs ?

Je me satisfais de choses assez simples, sans goûts ou plaisirs particulièrement marqués et encore moins originaux. Dans mon temps libre, je fais surtout du sport (sports de raquettes et un peu de running), moins pour la compétition que pour le plaisir de socialiser dans un contexte sympa

D’où te vient cette passion pour les noms de domaine ?

Vers le milieu des années 2000, je suis tombé par hasard sur la vente d’un nom de domaine en anglais qui avait atteint une somme supérieure à celle de tous les sites que j’avais achetés ou vendus jusqu’alors. Cela m’a intrigué et j’ai essayé de comprendre la logique du secteur.

Lors d’un événement organisé par la place de marché Sedo, j’ai fait la connaissance d’autres domainers, mais également de juristes, registres et autres acteurs du secteur des noms de domaine. Cela m’a immédiatement intéressé, notamment pour le côté varié, transversal, changeant et international de l’activité. De plus, l’ambiance au sein du secteur est excellente.

Pourquoi en faire un livre papier, à l’heure du tout numérique ?

L’idée de livre est né d’une commande d’un organisme en 2013. Celle-ci a ensuite été abandonnée, puis relancée en 2016 à la suite d’une proposition de financement par l’école de commerce dans laquelle je travaillais. Cette deuxième possibilité est aussi tombée à l’eau, mais j’ai finalement décider de continuer le livre il y a deux ans, voyant l’intérêt soudain des noms de domaine, notamment de la part des éditeurs de sites et des SEO.

(NDLR : vous devriez vous précipiter pour l’acheter ici !)

Le choix du format papier servait essentiellement à distinguer ce travail des ebooks sur les noms de domaine, qui sont nombreux et de qualité très faible.

Quelles sont les perspectives du métier ?

Depuis que le domaining existe, l’immense majorité de ceux qui ont essayé cette activité ont perdu de l’argent et arrêté après quelques mois. Les médias adorent raconter des histoires et entretiennent le mythe de l’argent facile des domainers, en prenant des exemples de réussites exceptionnelles, qui ne sont absolument pas représentatives de la réalité du marché. De même, les plateformes publient les ventes réalisées, mais ne précisent pas que la quasi-totalité des noms de domaine en vente ne se vendent jamais et finissent par expirer.

Sur le marché francophone, on compte seulement quelques dizaines de domainers actifs, pour qui la plupart du temps le domaining est avant tout un hobby. Ceci étant dit, certains arrivent à en vivre, et le marché francophone est au plus haut depuis une bonne dizaine d’années. La situation est plus compliquée dans le reste de l’Europe et pire encore aux USA.

Il n’y a à mon avis aucun avenir pour cette activité, qui pourrait prochainement disparaître. Des sociétés à la surface financière importante comme Godaddy ou HugeDomains tentent de s’accaparer le marché en poussant vers la sortie les domainers indépendants.

Des conseils pour le débutant ?

Je recommande aux domainers débutants de ne surtout pas s’inspirer des ebooks miracle ou des vidéos Youtube sur « comment devenir riche avec les noms de domaine », ce sont des balivernes.

Démarrer aujourd’hui requiert d’importants efforts de formation pour bien comprendre l’offre et la demande, ainsi que des fonds disponibles pour pouvoir se constituer un portefeuille de noms de domaine.

En pratique, cela fait au moins dix ans qu’il n’y a pas eu le moindre nouvel entrant sur le marché francophone, et la moyenne d’âge des domainers est à mon avis d’environ 50 ans.

Séquence boule de cristal : pour le SEO, qu’est-ce qui va changer ?

Sur le marché francophone, les SEO sont, de très loin, les plus grands consommateurs de noms de domaine. Les domaines expirés ont toujours été performants pour le SEO, mais il était par le passé assez difficile de s’en procurer. Youdot a démocratisé le marché grâce à la possibilité d’acquérir sans formalités complexes des noms de domaine pour 5 euros. Les prix ont beaucoup monté, mais les référenceurs continuent à acquérir des noms de domaine expirés, car cela reste rentable, et notamment davantage que l’achat de liens sponsorisés. La croissance du marché attire les convoitises et l’on peut s’attendre à des changements importants dans un avenir proche, mais les scenarii possibles sont très nombreux.

Auparavant, les noms de domaine étaient souvent rentables en parking ou utilisés en redirection pour le référencement, mais ces deux solutions sont à mon avis désormais à éviter. Je sens une montée en puissance des PBN, qui constituent un usage plus pertinent des noms de domaine expirés.

Dans quels autres secteurs d’activité la bonne gestion de ndd est-elle importante ?

Les spécialistes du droit sont historiquement de grands consommateurs de noms de domaine, essentiellement à des fins de protection juridique.

Cependant, le nombre d’extensions disponible rend désormais toute politique d’enregistrement exhaustive inutile et la tendance est davantage aujourd’hui vers la souscription de système de surveillance, plutôt que vers les enregistrements défensifs. Dans les grandes entreprises se développe d’ailleurs une activité à part entière pour la gestion des noms de domaine, le domain name manager.

Les agences de création de marque sont également de plus en plus sensibilisées à l’importance du choix d’un bon nom de domaine.

Le secteur semble quand même un peu anarchique…

Vue de l’extérieur, la photo du secteur des noms de domaine ressemble à un grand bazar. En réalité, les choses sont assez simples à comprendre et prévisibles, avec la prééminence d’intérêts purement financiers pour le .com et un nombre croissant d’autres extensions et le repli sur soi de la Chine, de la Russie et des autres marchés disposant d’extensions nationales solides. Je n’attends plus rien du secteur et pense que la France aurait intérêt à utiliser en priorité le .fr et les autres extensions françaises (.paris, .bzh, .alsace, etc.), car elles sont au service des usagers, et non le contraire.

Pourquoi les .com et .fr sont-ils toujours aussi prisés alors que tant d’extensions sont aujourd’hui disponibles ?

L’une des qualités principales d’un nom de domaine est sa mémorisation. Le problème principal des nouvelles extensions est qu’elles sont inconnues du grand public et donc risquées pour bâtir une marque forte. D’autres faiblesses sont également décrites dans l’ebook publié en septembre 2020.

À quand le .chelly ?

L’Icann n’a pas encore communiqué les dates d’ouverture des prochaines nouvelles extensions et il semble impossible que cela puisse se faire avant 2023 et improbable avant 2025. Sachant qu’il faudra prévoir un budget de l’ordre de centaines de milliers d’euros pour lancer sa propre extension, je doute que le .chelly voie le jour, ou bien ça sera l’initiative d’un homonyme 🙂

Propos recueillis par Laurent Peyrat